9. Développement de la troisième caractéristique du deuxième phénomène

Le titre de cette série d’articles peut prêter à confusion. Pour qu’il corresponde mieux à ma thèse principale, j’aurais peut-être dû le formuler ainsi: Pourquoi on apprécie plus les chansons dont on ne comprend qu’imparfaitement les paroles. On reconnaîtra cependant que ce dernier titre, certes plus précis, aurait été moins attractif pour les lecteurs. De plus, j’ai précisé dès ma première contribution, et ceci par la formulation de la troisième caractéristique du deuxième phénomène (voir point 1), que le niveau de déception relatif à la traduction est inversement proportionnel à la connaissance que l’on a de la langue d’écriture originale de la chanson, c’est-à-dire que plus cette langue nous est connue, plus la déception sera grande. Autrement dit, la traduction d’une chanson écrite dans une langue que l’on ne comprend absolument pas, ne sera pas forcément décevante. Cela étant dit, il est maintenant nécessaire de développer cette troisième caractéristique du deuxième phénomène.

Au point 4, lorsque j’ai tenté, pour la première fois, d’avancer une explication du phénomène qui nous occupe, j’ai affirmé que la projection dépendait des possibilités, toujours limitées, d’association. La forme du mot incompris, par exemple, conditionne la forme du mot compris qui le remplacera. Pour reprendre, encore une fois, notre exemple de loaf (mot original incompris), laugh (premier mot compris de substitution) et love (deuxième mot compris de substitution), la sonorité du mot incompris (loaf) conditionne la sonorité des tous les mots de substitution possibles (laugh et love, mais il pourrait y en avoir d’autres encore). Il serait peut probable, en effet, qu’un auditeur remplace le mot incompris loaf par un autre mot compris mais dont la sonorité serait complètement différente, comme, par exemple, turtle, ou n’importe quel autre mot compris qui ne se rapproche pas de la forme du mot loaf.

On peut déduire de ce conditionnement formel que, plus la connaissance de la langue de composition originale de la chanson sera grande, plus le nombre d’associations possibles, et donc de projections, sera élevé. Une personne dont la langue maternelle n’est pas l’anglais, par exemple, mais qui en possède un vocabulaire très étendu, pourra mutliplier les associations, et donc bénéficier d’un plus grand choix dans les projections qu’il va faire (il pourra entendre, à la place du mot incompris loaf, non seulement love et laugh, mais aussi n’importe quel autre mot compris qui se rapproche de cette sonorité, et qui correspond mieux à ses attentes). Au contraire, un auditeur qui ne sait rien de l’anglais ne pourra pas remplacer le mot incompris par un autre mot, puisqu’il n’en connaît aucun de cette langue; non seulement il ne pourra qu’entendre loaf, mais en plus ce mot ne lui permettra d’établir aucune association, ni de projeter quoi que soit d’autre dans la chanson qui corresponde mieux à ses attentes.

Si cela est vrai, il est possible de comprendre pourquoi le niveau de déception de la traduction est inversement proportionnel à la connaissance que l’on a de la langue d’écriture originale de la chanson. Plus cette langue est comprise, plus il est aisé de produire à partir des quelques mots ou expressions incompris des associations ainsi que des projections; et plus il est possible de produire des associations et des projections, plus il est problable que la traduction vienne les décevoir, puisque celle-ci ne peut admettre tant de diversité et de possibilités (un mot, certes, peut avoir plusieurs sens, mais ceux-ci, contrairement aux associations et aux projections, sont tout de même limités).

Prévision d’une critique raisonnable. Les exemples que j’ai donnés sont peut-être trop extrêmes; ils s’exposent à deux critiques qui me semblent tout à fait raisonnables. a) Ne pourrait-on pas soutenir, au contraire, que plus la langue de composition originale est connue, moins il est probable que la traduction nous déçoive? Le fait que le texte d’une chanson soit, en effet, dans sa grande majorité, très bien compris, empêche simplement d’y mettre ce que l’on veut. Si l’on entend par exemple, dans une chanson, a loaf of bread, il est peu probable que l’on remplace le seul mot incompris (loaf) par love ou par laugh, car l’on se rend bien compte, en mettant ce mot incompris dans son contexte (c’est-à-dire entre des autres mots qui, eux, sont compris) qu’un “amour de pain”, ou qu’un “rire de pain”, ne veulent pas dire grand-chose, ce qui empêchera les associations et les projections, et diminuera la probabilité que la traduction du seul mot incompris nous déçoive. b) A l’inverse, on pourrait très bien soutenir qu’une chanson dont on ne comprend pas un seul mot peut prêter à des associations et à des projections bien plus nombreuses, voire infinies, puisque celles-ci ne seraient plus conditionnées par la forme des mots incompris; on pourrait alors vraiment y mettre tout ce que l’on veut, et la traduction, plutôt que d’être décevante, constituerait une sorte d’amusement, tant le décalage serait grand. Je reconnais le bien-fondé de ces deux critiques, et ne tenterai pas ici de les réfuter. Pour l’instant, je préfère les prendre en compte afin de préciser encore le phénomène qui m’intéresse particulièrement dans cette série d’articles, à savoir la déception que peut provoquer la traduction d’une chanson dont on ne comprend qu’imparfaitement les paroles, et non d’une chanson dont on comprend presque parfaitement, ou pas du tout, les paroles. C’est cet “entre-deux” qui m’intéresse particulièrement, et c’est prioritairement à lui que j’ai décidé de consacrer mes réflexions.

2 Responses to “Pourquoi on apprécie plus les chansons dont on ne comprend pas les paroles (9)”

  1. F£0 said

    Comme promis, voici un commentaire… En général, je comprends seulement une minorité du texte des chansons “hindi” de bollywood pour la bonne raison qu’elles sont truffées de mots d’origine persane qui “sonnent” bien à mes oreilles mais qui ne font pas toujours partie de mon vocabulaire de base. De plus, ces chansons disent un peu tjrs la même chose (chansons d’amour le plus souvent, parfois chants dévotionnels), donc je n’en attends pas trop.

    Un élément de plus: la première ou seconde fois que j’entends ces chansons, c’est dans le cadre d’un FILM, donc d’un contexte (soit le film au cinéma, en dvd ou sur YouTube) et du coup je crois comprendre ce que la chanson veut dire sans toutefois pouvoir traduire les paroles exactement. Donc, c’est paradoxal: sans comprendre les paroles, je comprends le “sens général” de la chanson. Du coup je ne suis pas trop surprise de la traduction, quand je peux trouver une transcription et/ou une traduction sur le web.
    Mais je n’ai pas bcp de temps pr ça, donc souvent j’écoute sans comprendre et ça me convient aussi.

    Quelles que soient les paroles et leur sens, j’apprécie surtout les sonorités et les rythmes de ces musiques (mais pas toujours, certaines m’agacent aussi).

  2. F£O, merci beaucoup pour ce commentaire très intéressant; il anticipe en effet une série de problèmes importants liés à ma thèse principale.

    A commencer par ce fait, fondamental, que le texte d’une chanson est accompagné de musique; on ne saurait oublier cette dimension de la chanson, que j’avais d’ailleurs définie comme un texte chanté accompagné de musique instrumentale dans ma deuxième contribution (point 3). On ne saurait l’oublier, car la présence de la musique, comme je le montrerai plus tard, influence drastiquement le texte ainsi que les deux phénomènes liés à sa traduction (elle rend par exemple plus difficile la compréhension de certains mots, ceux-ci étant chantés sur une mélodie, qui peut plaire, ou non, comme tu le rappelles justement). Il me faudra donc traiter bientôt de cette dimension fondamentale de mon objet.

    Pour le reste, il me semble que tu confirmes plusieurs points de mon analyse. Tu évoques notamment le contexte de l’écoute de la chanson, dont j’ai montré au point 4 toute l’importance. Ton expérience montre également que la traduction d’une chanson dans laquelle on se garde de projeter trop de choses n’est pas forcément décevante; ce qui correspond bien à ma règle générale que plus le nombre de projections est élevé, plus la déception sera grande.

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