7. Ajout et développement d’une septième caractéristique au deuxième phénomène

J’ai ajouté ce jour une septième caractéristique au deuxième phénomène (voir point 2), à savoir que le niveau de déception varie en fonction de la durée qui s’écoule entre la première écoute de la chanson et l’obtention de sa traduction: plus celle-ci est tardive, plus la déception sera grande. Et comme cette caractéristique est en rapport direct avec mes dernières livraisons, je vais la développer avant les six autres.

Il est rare que l’on apprécie vivement une chanson à la première écoute, ou, du moins, que cette première écoute constitue le plaisir le plus vif que cette chanson puisse nous apporter, et ceci par rapport aux écoutes qui lui succéderont. Le plus souvent, il faut écouter plusieurs fois une chanson avant de se rendre compte que nous l’apprécions – ou non. Toute chanson entendue pour la première fois, en effet, constitue quelque chose de nouveau, qu’il nous faut appréhender, et auquel il faut nous habituer (et ceci même lorsqu’il s’agit de la dernière oeuvre d’un artiste écouté et apprécié depuis longtemps); ce n’est qu’après des écoutes successives, ainsi, que l’on peut considérer notre appréciation comme véritablement formée. Or, c’est précisément pendant ce temps de formation de l’appréciation que se produisent les phénomènes évoqués au point 4. C’est pendant ce temps, en effet, que s’établissent les associations entre les éléments de la chanson et notre environnement; et c’est pendant ce temps, aussi, que les éléments non compris sont remplacés, au moyen de la projection, par des éléments subjectifs qui correspondent mieux à nos attentes. On pourrait se demander, d’ailleurs, si ce n’est pas ces deux phénomènes qui déterminent l’appréciation que l’on a de la chanson, plutôt que la chanson en elle-même. D’un point de vue purement objectif, il n’y a pas, en effet, de “bonne” ou de “mauvaise” chanson, mais seulement des émotions subjectives par rapport à ces chansons, qui naissent précisément au fil des écoutes successives, c’est-à-dire au fur et à mesure de nos associations et de nos projections, et rarement lors de la première écoute.

Mais venons-en au fait. S’il est vrai que plusieurs écoutes sont nécessaires à la formation de notre appréciation, et que, au fil de ces écoutes, des associations et des projections se produisent (déterminant peut-être notre appréciation même), il n’est pas difficile, alors, de comprendre pourquoi une traduction tardive peut augmenter le niveau de déception. Plus la traduction est obtenue tardivement, en effet, plus le nombre d’associations et de projections qui se sont produites au cours des écoutes successives seront nombreuses; elles seront d’autre part fermement établies, ou “consolidées”, et la possibilité que la traduction vienne les déranger sera d’autant plus grande. Reprenons l’exemple des points 4 et 5, dans lequel notre auditeur remplace la mot incompris loaf par le mot love, qu’il comprend, et parce qu’il correspond mieux aux attentes qu’il a de la chanson. Au cours des ses écoutes successives de la chanson, notre auditeur s’habituera à entendre et à comprendre le mot love plutôt que le mot loaf, et cette habitude s’affermira par le plaisir qu’il retire d’entendre ce mot, puisqu’il répond aux attentes qu’il a de la chanson. Et s’il n’obtient qu’après ce processus la traduction de la chanson, il est évident que sa déception sera plus grande: il aura l’impression d’avoir été trompé, et que les émotions qu’il a ressenties au cours de ses écoutes successives lui sont comme enlevées par le démenti formel de la traduction. Au contraire, si notre auditeur avait obtenu très rapidement, par exemple lors de la deuxième écoute, une traduction de la chanson, il n’aurait simplement pas eu le temps de remplacer le mot loaf par le mot love, c’est-à-dire de projeter de l’amour là où il n’y avait qu’une miche de pain.

2 Responses to “Pourquoi on apprécie plus les chansons dont on ne comprend pas les paroles (7)”

  1. fabio said

    Tu as raison lorsque tu évoques que la déception sera plus grande par rapport à une traduction tardive. Moi-même ceci m’est arrivé plusieurs, et j’ai ressenti comme un sentiment de frustration. Même si mes émotions projetées par la musique ne sortait pas de ma personne, je ne pouvais m’empecher parfois de ressentir de la gêne.

    D’une manière générale mon appréciation d’une chanson se fait très vite par la musique. Dès les premières notes je peux être séduit et vouloir inconsciemment déduire la suite du cheminement musical.

    Sans doute parce que la découverte de cette chanson possède les caractéristiques de base de ma palette de goût musical (rythmique soutenue, ambiance provoqué par l’enchainement d’accord, etc..). Ceci consitue chez moi un peu la partie du processus de découverte dit “restreint”.

    A ce stade précoce, l’interprétation des paroles n’est pas encore totalement formé, car j’aspire avant tout à savourer ce moment musical brut. Un peut à la manière de contempler une oeuvre d’art, de la savourer pour ensuite passer à une étape plus critique de son appréciation. Enfin…voilà un peu ce à quoi je resentais au moment d’écrire ceci.

    Outre le processus de découverte “restreint”, je pense également avoir un processus plus avant-gardiste, plus instinctif lors de la découverte d’une chanson. Ceci me permet d’explorer des genres nouveaux, fusionnés ou de réinterpréter des chansons découvertes auparavant.

  2. Fabio, merci beaucoup pour ce commentaire très intéressant. Comme F£O, qui a posté un témoignage dans un autre billet(le no 9), tu soulignes justement l’importance de la musique instrumentale qui accompagne les textes des chansons, et l’influence qu’elle a sur la formation de notre appréciation. J’ai prévu de traiter systématiquement de ce point tout bientôt.

    Ce que tu appelles le “processus de découverte restreint” est particulièrement intéressant. Je pense également que l’expérience musicale est rarement “globale”, en ce sens qu’il est difficile de tout apprécier en même temps, au cours de la même écoute (d’où l’indispensabilité de la fréquence). A mon avis, c’est également ce phénomène qui permet de “réinterpréter”, comme tu le dis si bien, des chansons que l’on connaît et que l’on apprécie depuis longtemps déjà.

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